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20 juin 2018  Actualités

Philippines

À Mindanao, des sardines aux vertus innombrables

Sur l’île de Mindanao, aux Philippines, une communauté de pêcheurs soutenue par Entraide et Fraternité a réussi sa transition écologique vers la sécurité alimentaire en transformant sa pêche de sardines en produits commerciaux, en protégeant de manière durable un littoral trop souvent dévasté par les cyclones et en diversifant ses moyens de subsistance. Et en participant à la paix entre les communautés.

C’est une petite communauté de plusieurs dizaines d’âmes vivant au sein du barangay (communauté villageoise) de Dangolaan, dans la municipalité de Sultan Naga Dimaporo, sur l’île de Mindanao, aux Philippines. Comme bon nombre d’autres dans cette région de la province de Lanao del Norte, elle est soutenue par LAFCCOD, un partenaire d’Entraide et Fraternité. L’histoire de cette communauté entre terre et mer est exemplaire, ses habitants vivant dans une forêt à même la baie pourraient servir de modèle à nombre d’autres communautés du Sud.

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Replanter des mangroves pour une agriculture résiliente aux changements climatiques.

Car voilà un petit village côtier qui a compris comment mêler agriculture et pêche, concilier tradition et respect de l’environnement, transcender les différences entre les sexes, les religions et les communautés. Au départ, voici une vingtaine d’années, tout est parti… des femmes. « En 1996, nous avons créé la DLO (Organisation des femmes de Dangolaan), raconte sa présidente Cecilia Broa, pour fédérer les forces féminines de la communauté. Pendant que les hommes étaient à la pêche, les femmes avaient un peu plus de temps à consacrer à d’autres activités. Nous avons commencé en plantant des mangroves pour limiter les dégâts des raz-de-marée. Ensuite, nous avons commencé à faire de l’élevage de porcs pour diversifer les revenus. Les maris étaient intrigués, ils se demandaient à quoi nous passions notre temps. Et ils voulaient nous aider ! Les femmes de la communauté ont donc créé une deuxième association, masculine celle-là (Nangisda, Union des pêcheurs de Dangolaan), avec pour but de sensibiliser les hommes à l’environnement. »

« Ne pas limiter les poissons à une image dans un livre »

Chacune des deux associations compte 40 membres mais elles ne sont pas étanches puisque les hommes assistent aux réunions des femmes et vice-versa. Dangolaan a créé une sorte de cercle vertueux dans lequel tous s’inscrivent, femmes, hommes et enfants. La transmission vers les générations futures est la principale motivation de ce groupe. « On ne veut pas qu’à l’avenir, dit encore Cecilia Broa, on ne puisse plus voir de poissons que dans les livres. C’est notre moyen de subsistance, notre lieu de vie. Mais uniquement en haute saison. C’est pourquoi nous ne sommes pas que pêcheurs mais aussi paysans : nous cultivons nos fruits (bananes, mangues, pastèques…) et possédons de petits élevages (porcs, poulets…). Nous avons longtemps eu recours aux produits chimiques avant de nous mettre à pratiquer l’agriculture biologique par cohérence avec notre souci pour l’environnement. »
On peut véritablement parler d’économie communautaire. Par exemple, devant cet enjeu majeur qu’est l’accès à l’eau pour l’irrigation, la communauté s’est organisée pour construire son propre système d’irrigation pour lequel chacun contribue en donnant du temps et de l’argent.

Des mangroves pour les générations futures

À l’occasion d’une mission au mois d’avril, les repré- sentants d’Entraide et Fraternité ont planté quelques pousses de mangrove sur la plage de Dangolaan. « Une façon, insiste Fermin Flores, de LAFCCOD, de léguer un héritage aux générations futures. » Pour cette communauté, la pépinière de mangroves a permis de planter 50.000 plants sur cinq hectares. La replantation de mangroves est un des axes principaux du travail de terrain de cette association partenaire vu l’enjeu majeur que représente la déforestation. Détruites par les typhons ou les tsunamis, les mangroves comptent parmi les premières victimes des catastrophes climatiques à répétition. Or, elles assurent aussi un rôle capital de protection face à ces phénomènes ainsi que contre l’érosion des sols et en faveur de la biodiversité. Enfin, leur présence assure également une nourriture de premier choix pour les poissons et les fruits de mer.

Les sardines du Sultan

Mais la plus belle réussite, la plus visible, de cette communauté, ce sont incontestablement les dizaines de bocaux de sardines Sultan qu’elle écoule par le biais de la petite coopérative qu’elle a créée sous le nom de Namangka. Les « spanish sardines » (sardines à l’espagnole) sont un mets très populaire aux Philippines. On les trouve partout mais le plus souvent industrielles. Rien à voir avec les Sultan Sardines. Là aussi, c’est l’organisation des femmes qui est à la barre et gère la société qui souhaite accroître ses ventes. En haute saison, ce sont 85 bocaux de 230 g que les membres de la communauté produisent par jour. Les bénéfices (150 pesos par jour soit 2,5 euros ; aux Philippines, le seuil de pauvreté est de 2 $ par jour) sont redistribués entre ces personnes.

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La coopérative féminine procède à toutes les étapes de la production de bocaux de sardines.

Cette activité génératrice de revenus permet évidemment de compléter les rentrées de la pêche et de l’agriculture et l’élevage mais aussi d’écouler les surplus. Les pêcheurs vendent leur pêche (40 kg en moyenne pour 125 bocaux) à l’association qui vend le produit fini au voisinage ou aux magasins des alentours. En une journée, toutes les étapes de la préparation sont réalisées : retirer les écailles des poissons, couper leur tête, retirer leurs organes, les saler et les laisser reposer, les sécher, les conditionner en bocal, les assai sonner (huile, maïs, carottes, pickles, épices), les cuire à pression et étiqueter les bocaux.
Les sardines du Sultan (la municipalité est à dominante musulmane et dirigée par un « sultan » même si la communauté en question est à dominante chrétienne) revêtent aussi un caractère prestigieux. En effet, chaque localité de la province a dû choisir le produit-phare qu’elle met en avant : ici, c’est le crabe (également favorisé par les mangroves), là le riz, et à Sultan Naga Dimaporo, c’est la sardine, ce qui permet aux bocaux de la coopérative d’être invités à la table du gouverneur ou dans les magasins de souvenirs officiels ! Une belle reconnaissance pour les hommes et les femmes de Dangolaan.

Un équilibre difficile entre trois communautés
Le projet de SND est soutenu par un partenaire d’Entraide et Fraternité sur place, LAFCCOD. Celui-ci a d’abord pour but de promouvoir des communautés de pêcheurs contrôlant leur propre production et la gérant de manière durable. Mais, à côté de la promotion du rôle de la femme dans ces communautés et d’une accession à des activités génératrices de revenus, LAFCCOD insiste aussi sur sa mission en termes de dialogue entre les communautés et de paix. C’est que la situation est particulièrement complexe en ce moment sur l’île de Mindanao, soumise depuis un an et au moins jusqu’au 31 décembre 2018, à la loi martiale et au couvre-feu suite au siège de Marawi. Située non loin de cette zone, la ville de Marawi, la seule du pays à majorité musulmane (Moros), a subi une véritable guerre entre le 23 mai et le 23 octobre 2017. À l’origine de ce conflit qui a fait plusieurs dizaines de morts et surtout déplacé 400.000 personnes, il y a la tentative des forces de l’ordre philippines d’intercepter un chef du groupe terroriste islamiste Abou Sayyef rallié à l’État. Elles se sont retrouvées face à un important groupe de djihadistes déterminés à conquérir la ville, qui attaqueront successivement les églises, l’université, l’hôpital, la prison, avant de contrôler les principaux points de Marawi. Il faudra 5 mois de guérilla urbaine dans une ville en grande partie détruite pour que l’armée, soutenue par les Américains, vienne à bout des rebelles, le chef des terroristes, Isnilon Hapilon, ayant été abattu. Une partie de l’île de Mindanao est dirigée, cas unique dans le pays, par un gouvernement régional autonome (ARMM, Mindanao musulman). Tous les partenaires locaux d’Entraide et Fraternité travaillent à cette dimension de dialogue interculturel entre ce que l’on appelle les Tri-People présents dans la région, à savoir les musulmans (5 % de la population du pays mais 25 % à Mindanao), les indigènes et les chrétiens, appelés « migrants » aux Philippines car envoyés massivement des îles du nord par le pouvoir central et autoritaire de Manille après la Seconde Guerre mondiale. Ce qui a eu pour effet en cascade de voir ces chrétiens prendre possession de terres des Moros, lesquels ont renvoyé les indigènes vers des zones plus reculées.





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