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26 janvier 2018  Actualités

Dossier Haïti

Haïti, où l’on fait de l’agroécologie sans le savoir

Un an après avoir lancé un appel à l’aide d’urgence pour soutenir le travail de reconstruction de l’île après le passage de l’ouragan Matthew, Entraide et Fraternité a pu reprendre son travail sur le long terme avec la souveraineté alimentaire comme objectif. Un programme qui passe parfois par la voix des ondes.

Si l’on devait établir un classement des pays les plus
malchanceux de la planète, Haïti détiendrait malheureusement une place peu enviable dans le peloton de tête avec, rien que depuis 2010, une succession de tremblements de terre, d’ouragans (jusqu’à Irma cet automne), d’inondations, de sécheresses ou d’épidémies de choléra.
Le début de l’année 2017 a vu l’élection d’un nouveau président en la personne de Jovenel Moïse, entrepreneur dont la régularité de la victoire a été contestée et dont les options budgétaires font l’objet de manifestations.

Surtout, situation particulière en regard de la stratégie en termes d’agriculture d’Entraide et Fraternité en Haïti, mais aussi de la Coordination Europe-Haïti dont Entraide et Fraternité est membre, Moïse, surnommé Nonm Bannann Nan, a fait fortune dans la culture et l’exportation de bananes. « Son modèle est donc celui d’un agrobusiness à grande échelle autour de grandes plantations - parfois vides - alors que nous essayons de mettre en place un programme au contraire centré sur l’agroécologie, avec ce que cela suppose en termes de plaidoyer, d’information, d’activités génératrices de revenus », explique, de retour de mission, Jean-François Dontaine, chargé de partenariat à Entraide et Fraternité pour Haïti.

Entraide et Fraternité travaille dans cette optique avec cinq associations partenaires réunies à son initiative durant 3 jours en novembre à Ennery : la PAPDA (Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif), ICKL (Institut culturel Karl Lévêque), SAKS (Société d’animation et communication sociale), TK (Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen) et SOFA (Solidarité Fanm Ayisien)

Le président a lancé une « caravane du changement », fort critiquée. « Nous devons défendre l’agriculture paysanne familiale qui est la base du système agricole en Haïti, ont récemment rappelé les partenaires de la Coordination Europe-Haïti en publiant leur Déclaration en faveur d’une agriculture paysanne. Nous prenons la parole pour critiquer l’action du gouvernement qui dit vouloir relancer l’agriculture du pays avec une ‘caravane du changement’ qui consomme beaucoup d’argent, sans que personne ne comprenne comment cette initiative puisse avoir des impacts positifs sur l’agriculture haïtienne qui se pratique tant dans les mornes (ndlr : reliefs) que dans les plaines. Bien que les paysans et paysannes haïtiens travaillent dans des conditions très difficiles, ils arrivent encore à produire presque la moitié de la quantité d’aliments nécessaires pour nourrir le pays et leur travail représente un quart du Produit intérieur brut (PIB). »

Malgré ce contexte particulier, Jean-François Dontaine dresse un bilan positif de l’avancée des projets. « On pourrait, en effet, dire que l’agroécologie est une réalité, qu’elle est pratiquée par les petits paysans, tout simplement parce qu’ils n’ont pas le choix, n’ont quasiment pas d’accès à la terre ni aux crédits. On voit des communautés qui bougent, qui s’approprient les techniques et auprès desquelles on doit renforcer l’animation sur le terrain. Et faire en sorte que ces petits agriculteurs soient enfin reconnus par le gouvernement. »

Quelques exemples de projets visités ? Cette ferme- école de Saint-Michel-de l’Attalaye où des formations aux techniques de l’agroécologie sont dispensées à des femmes sur des parcelles de démonstration. Ici ou ailleurs, les coopératives ou les paysans travaillent, généralement à plus de 1000 m d’altitude, avec le moringa (aux vertus nutritionnelles importantes), le café, la goyave, le cacao, le manioc, le haricot, la tomate, la canne à sucre, la patate douce, la banane, le taro ou l’igname (deux tubercules). « Il s’agit souvent, précise Jean-François Dontaine, de cultures associées. Il est très frappant que les paysans eux-mêmes ne veulent plus de monocultures. Leur priorité est la consommation. Cette diversité leur permet de mieux se nourrir, puis de mieux vendre au marché afin de financer leurs dépenses scolaires ou de santé. Il faut remarquer aussi que, dans cette perspective, ils travaillent de manière solidaire, et donc plus rapide et plus effcace. »

À côté des radios communautaires parfois à l’arrêt en raison de la destruction des antennes par les ouragans (lire par ailleurs), il existe d’autres projets moins directement liés à la terre mais s’inscrivant dans la même démarche. C’est le cas d’une école communautaire qu’ICKL a ouverte avec les fonds d’Entraide et Fraternité : 66 élèves de maternelle et de primaire y suivent les cours, sous la houlette d’une conseillère pédagogique. C’est que les professeurs affichent un niveau inférieur à celui de leurs élèves ! Une formation diplômante est donnée aux futurs professeurs mais, malheureusement, la plupart quittent ces régions reculées pour aller enseigner ailleurs.

À Marigot, dans le sud du pays, c’est une boulangerie communautaire qui, depuis près de deux ans, tire son épingle du jeu pour le bien de toute une communauté. Elle produit cinq sacs de farine par jour au minimum et, deux fois par semaine, dix sacs, à savoir plus de 1000 petits pains par sac, ensuite revendus sur les marchés (un pain coûte 5 gourdes ; 1 euro vaut 75 gourdes). En moins de deux ans, cette boulangerie qui s’appuie sur deux salariés et six indépendants a permis de financer des investissements techniques et les activités ou repas des écoles communautaires. Difficile de ne pas voir, là, le lien entre agriculture, souveraineté alimentaire et développement.





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