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3 septembre 2018  Actualités

La vie des domestiques à Lima, ce n’est pas le Pérou

Les travailleuses domestiques ont vu la reconnaissance de leurs droits ratifée par le Congrès péruvien

Ce sont de simples femmes de ménage et elles viennent de remporter une victoire importante pour la protection de leurs droits au Pérou. Suite à leurs actions, ces travailleuses domestiques ont vu la reconnaissance de leurs droits ratifiée par le Congrès péruvien. Au Pérou, au moins un demi-million de femmes sont domestiques. Elles sont le plus souvent maltraitées, abusées, violentées. À Lima, Entraide et Fraternité soutient Iprofoth, un institut qui les aide à défendre leurs droits et à reconquérir l’estime d’elles-mêmes.

À 12 ans, Maria de los Angeles est partie travailler à Lima comme employée domestique, avec sa sœur. « J’ai eu la chance de pouvoir aller à l’école. Mais, en même temps, j’ai subi de la part de mes employeurs, toutes les humiliations et discriminations possibles, j’ai été battue et sexuellement abusée. J’avais peur et je pensais que mes employeurs avaient raison de me frapper si j’avais mal fait mon travail. Mais j’ai pu en parler avec un psychologue. Nombreuses sont celles qui n’ont pas cette possibilité. Je ne veux pas que quelqu’un souffre comme j’ai souffert. »

Maria n’est qu’une parmi les centaines de milliers de travailleuses domestiques au Pérou : si les femmes représentent 96 % du personnel de maison dans ce pays andin, les statistiques officielles recensent 400.000 travailleuses domestiques. Mais dans un pays où sept personnes sur dix vivent dans l’économie informelle, comment être sûr qu’un secteur aussi propice à la fraude, aux abus, au travail au noir, dont les travailleurs ne sont pas répertoriés par les autorités de l’État, ne concerne pas deux, trois, quatre fois plus de personnes ?

En tout cas, les histoires de ces milliers de jeunes femmes sont presque interchangeables. Ce sont presque toujours des (parfois très) jeunes flles issues des campagnes reculées et pauvres que l’on attire à Lima alors qu’elles sont encore en âge d’aller à l’école et qu’elles n’ont même pas l’âge légal de 14 ans, en leur proposant un travail à 240 euros par mois, ce qui a l’air énorme pour elles mais reste bas même pour le pays.

Il n’est pas exagéré de dire qu’une fois arrivées dans ces familles riches de la capitale, elles se transforment en véritables esclaves modernes. Elles sont sous-payées, voire pas payées du tout, et n’ont généralement pas de contrat écrit, ce qui ne leur donne pas la moindre protection. Elles sont exploitées, considérées comme taillables et corvéables à merci 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, ne jouissant pas du moindre jour de congé ni de temps pour aller à l’école (si elles y vont, elles voient les heures qu’elles passent en cours du soir déduites de leur salaire). Enfin, dans les cas les plus graves, elles sont insultées, battues, violentées, abusées. Le plus révoltant sans doute, c’est que ces femmes qui ne connaissent par leurs droits, ont accumulé un tel manque d’estime d’elles-mêmes qu’elles en arrivent le plus souvent à penser comme « normal » le fait de subir de tels traitements.

La défense de leurs consœurs

C’est pour toutes ces raisons qu’à l’initiative de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) a été créé l’Iprofoth (Instituto de promocion y formacion de trabajadoras del hogar – Institut de promotion et formation des travailleuses domestiques), soutenu par Entraide et Fraternité. Avec une particularité chère au principe de résilience défendu par Entraide et Fraternité : Iprofoth est constitué de travailleuses domestiques pour des travailleuses domestiques, ce qui évidemment donne à ce projet une légitimité et une confiance considérables. « Comme je ne veux pas que les autres vivent ce que j’ai vécu, poursuit Maria, qui illustre parfaitement cette résilience, je renouvelle quotidiennement mon engagement au sein d’Iprofoth. Pour ce travail, nous ne sommes pas payées : c’est une forme de travail social. Nous voulons que les employées connaissent leurs droits, qu’elles soient reconnues, qu’elles gagnent plus que le minimum et qu’elles puissent étudier. »

Près de 400 travailleuses domestiques de quatre districts de Lima sont ciblées par les activités d’Iprofoth. Les activités d’Iprofoth peuvent se résumer en cinq axes complémentaires et aussi importants les uns que les autres :

  • l’accompagnement et la formation des travailleuses domestiques à leurs droits (tant les droits humains que le droit du travail) pour qu’elles puissent les faire valoir devant leur employeur
  • le renforcement de leurs compétences professionnelles mais aussi le renforcement psychologique de leur estime de soi, en plus de l’élaboration d’un projet de vie
  • les actions de plaidoyer auprès des autorités
  • l’accueil d’une quarantaine d’enfants de 6 mois à 4 ans au sein de la Cuna Mechita, une garderie permettant aux jeunes mères isolées d’aller travailler
  • l’accueil temporaire au sein de la Hogar de transito (maison de transit) des travailleuses domestiques qui vivent dans une situation d’encore plus grande vulnérabilité du fait de leur situation : isolées parce que sans famille à Lima, affaiblies physiquement ou psychiquement en raison de mauvais traitements, sans emploi après un licenciement résultant de comportements arbitraires des employeurs ou du fait d’avoir essayé de faire valoir leurs droits.

Comme on l’a compris, ce n’est pas le travail qui manque !

Le 14 juin dernier c’est avec une immense émotion que Maria a accueilli la nouvelle de la ratification par son pays d’une convention internationale reconnaissant aux travailleuses domestiques un contrat de travail écrit, l’accès à la sécurité sociale et aux congés de maternité pour les femmes.

« C’est fantastique ! Moi qui pensais que je ne valais rien il y a encore quelques années. Aujourd’hui je suis tellement fière d’avoir participé à ce travail de plaidoyer et de défense des femmes employées de maison. Les tâches que nous accomplissons chaque jour au sein des foyers péruviens méritent un vrai salaire et de la considération. Merci à Iprofoth de m’avoir ouvert les yeux sur cette réalité et d’avoir cru en moi ! »

La convention 189 enfin adoptée

C’est une grande victoire pour les défenseurs des travailleurs et surtout travailleuses domestiques au Pérou : le 14 juin dernier, la Chambre du Congrès péruvien a ratifié à l’unanimité (après 7 ans de négociations !) la Convention 189 de l’OIT (Organisation internationale du travail). Ce texte, qui garantit un contrat de travail écrit, l’accès à la sécurité sociale et aux prestations pour la maternité pour les travailleurs domestiques, avait été adopté en 2011 lors de la 100e Conférence de l’OIT. Cette convention était considérée comme historique car on évalue à 67 millions le nombre de travailleurs domestiques dans le monde mais cela pourrait être le double puisque ces emplois sont souvent non déclarés. Toutefois, 26 pays seulement, dont la Belgique, l’ont ratifiée...

Les travailleurs et travailleuses domestiques constituent 3,6% de l’emploi salarié dans le monde.

Parmi les nombreuses avancées sociales que représente cette convention, il faut noter :

  • la liberté syndicale et de négociation collective
  • l’abolition du travail forcé et du travail des enfants
  • l’interdiction que le travail en-dessous de 18 ans empêche la scolarité
  • l’obligation d’un contrat de travail écrit et clair
  • la lutte contre les abus, harcèlements et violences




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