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16 septembre 2015  Actualités

Le Guatemala à la croisée des chemins

Vers un avenir meilleur

Le Guatemala vit une crise politique sans précédent dans l’histoire du pays.

« Grâce à Dieu ! Comme je suis assez sentimentale, j’ai versé des larmes de bonheur. Mon Guatemala a évolué. Nous allons vers un avenir meilleur… Grâce à la CICIG et le procureur pour leur courage. Merci à notre peuple qui s’est maintenu ferme ... » Ce sont les mots de Mme Juana Rodriguez au moment de l’annonce, par le congrès du Guatemala, de l’annulation de l’immunité du Président Otto Pérez Molina qui, malgré ses efforts pour s’accrocher au poste, a été obligé de présenter sa démission. Il est actuellement en détention et en attente d’un processus judiciaire.

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La goutte qui fait déborder le vase

Le Guatemala vit une crise politique sans précédent dans l’histoire du pays. Le 16 avril 2015, la révélation par la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) [1] et par le procureur contre l’impunité (FECI) du Ministère Public de l’existence d’un réseau de corruption qui opère au sein du gouvernement et par lequel sont concernés les membres de l’administration fiscale, les parlementaires, les maires, les ministres, le pouvoir judiciaire, l’équipe gouvernementale, la vice-présidente et le Président de la République, a provoqué une vaste condamnation populaire. Le gouvernement actuel d’Otto Pérez Molina est la plus haute expression du phénomène de la corruption et de l’ingouvernabilité. Élu en décembre 2012 avec 60 % du soutien populaire, le Président avait promis la sécurité, la stabilité politique et la transparence. Quatre ans plus tard, le bilan est négatif.

PNG Bien que la population ait été au courant de certaines affaires de corruption dans l’appareil d’État et, dans de nombreux cas, les acceptait avec résignation ou avec indifférence, les énergiques révélations de ces deux institutions ont provoqué l’indignation générale. Ce fut le détonateur de successives et massives mobilisations dans tout le pays. Les premières manifestations en avril 2015, d’environ 35.000 à 40.000 personnes, rassemblaient des citoyens de classes moyennes urbaines qui, de façon spontanée et désorganisée, exigeaient la démission et l’emprisonnement des fonctionnaires impliqués. Leur campagne mettait en avant le slogan « démission maintenant », cette alternative était leur seule issue.
Grève national du 27 août {PNG} Peu à peu, cependant, des groupes plus organisés ont vu le jour : le Comité d’Unidad Campesina (CUC), les groupes d’étudiants de l’Université de San Carlos, les communautés mayas, les organisations des femmes se sont intégrés à un vaste mouvement social de protestation. Ces manifestations ont culminé avec la grève nationale et la mobilisation massive d’environ 100.000 personnes le 27 d’août dernier. La Conférence épiscopale, pour sa part, a également présenté ses critiques envers la corruption dans un communiqué de presse appelé « ça nous fait mal Guatemala », en mai 2015 et, le 31 août, dans une autre déclaration, elle s’est jointe à la demande populaire pour réclamer la démission du Président, des réformes à la Loi électorale et des partis politiques (LEPP) et pour faire des propositions de réformes à l’égard du Tribunal Suprême Electoral (TSE).

De la démission vers la réforme de l’État ?

Au départ, la population demandait la démission de la Vice-présidente et du Président de la République, mais au cours des manifestations, elle s’est transformée en une critique du système politique du Guatemala et a revendiqué la nécessité de réaliser une réforme profonde de l’État.

La corruption a été un des aspects les plus visibles de l’iceberg. Á ce phénomène s’ajoute toutefois le mécontentement généralisé de la population face à l’augmentation du coût de la vie (les 2.644 quetzales du salaire minimum mensuel est inférieur au coût du panier alimentaire de 3.247 Q mensuel) et aux politiques de libéralisation des terres qui touchent principalement les communautés mayas et la population rurale. Parmi ces politiques, on compte le dépouillement des terres des communautés mayas pour la construction de centrales hydroélectriques, l’expansion de la monoculture (huile de palme et de canne à sucre), les concessions de terres pour l’exploration et l’exploitation minière ainsi que la répression et la persécution du mouvement social qui a protesté contre ces mesures. La situation s’est aussi exacerbée suite au taux assez élevé de criminalité. Selon la CICIG, le pays compte environ 6.000 homicides par an, y compris le massacre généralisé des femmes et des enfants. Et seulement 2 % de ces crimes arrivent à avoir un procès judiciaire. En outre, selon la CICIG, des crimes d’une grande envergure commandités à un très haut niveau confirmaient l’infiltration de l’État du Guatemala par les réseaux du crime organisé.
Place de la Constitution (ville de Guatemala) {PNG}

Quelle est la situation actuelle ?

Le gouvernement a perdu ses capacités de direction. Le système de santé est paralysé et plus de 60 % des écoles sont endommagées ou sans matériel pour fonctionner, en particulier dans les zones rurales où habite la population maya. La trésorerie de l’État ne parvient pas à couvrir les coûts de la fonction publique. Le Congrès de la République est aussi paralysé et le système des partis politiques est fortement interpellé pour son rôle dans leur financement illégal, les absences parlementaires et le manque d’intérêt des députés pour l’approbation des lois qui sont en attente depuis le début de l’année législative.

Le Comité de coordination des associations commerciales, industrielles et financières (CACIF) qui représente les entreprises privées et le pouvoir économique, a également montré son désaccord avec les actions de la Vice-présidente et du Président. Selon les organisations sociales, les réactions de la CACIF s’expliquent dans le contexte de protestation généralisé où il faut agir vite pour empêcher la destruction de l’État de privilèges qu’ils ont protégé et défendu historiquement.

Les événements récents ont conduit à la structuration de différentes plateformes : la Plate-forme Nationale de Réforme de l’État (PNRE), le Forum Guatemala (FG) et l’Assemblée sociale et populaire (ASP) qui sont composés des secteurs urbains et ruraux en provenance de stratifications sociale différentes (classe moyenne, étudiants, intellectuels, paysans, communautés autochtones, femmes, entre autres). Ces plates-formes sont articulées autour de la lutte contre la corruption, mais intègrent aussi la demande de réformes législatives et de réforme de l’état.

Quelles alternatives sont proposées pour surmonter la crise ?

D’après Nelly Villatoro, chercheuse à l’Université de San Carlos, trois propositions se présentent pour sortir de la crise. La première proposition se concentre sur l’éradication de la corruption dans le pays, qui est le cœur du problème. La solution est donc de résoudre la crise en punissant les fonctionnaires corrompus, en les jugeant et en restituant à l’État l’argent volé. Ce secteur ne veut pas toucher les institutions de l’Etat ni parler de réformes.

Les secteurs en faveur de la deuxième proposition considèrent que les problèmes sont fondamentalement dus à la faiblesse des institutions. Selon eux, les institutions étatiques n’ont pas la capacité de remplir leurs fonctions et de fournir leurs services à la population – peu de financement, des ressources humaines peu qualifiées… Par ailleurs, les institutions de l’État au niveau départemental, municipal et local n’ont pas beaucoup de représentativité, ni de présence à l’intérieur du pays. De cette analyse vient l’idée de sauver les institutions de l’État et de les rendre plus fonctionnelles, efficaces et efficientes, de les « soigner » et « nettoyer » des fonctionnaires corrompus. Cela permettra de canaliser les ressources de l’État vers la réalisation de services qu’il doit fournir à la population. La Plate-forme Nationale pour la Réforme de l’État (PNRE), intégrée par 130 organisations et convoquée par l’Université de San Carlos propose des réformes à la Loi électorale et des partis politiques (LEPP) :
- au niveau de la représentation, la création de comités civiques par district avec faculté de proposer des candidats députés aux districts, l’alternance des hommes et des femmes dans les listes électorales, l’équité dans la nomination des candidats, la démocratisation des partis politiques ;
- une réduction de 30 % du financement public aux partis politiques et des contrôles stricts du Tribunal suprême électoral (TSE) ;
- le renforcement du TSE par l’augmentation du budget, du personnel et en lui octroyant plus de pouvoirs de supervision ;
- l’accès équitable de tous les partis politiques aux médias pendant la campagne électorale et la reprogrammation des élections 2015 afin que la réforme électorale puisse entrer en vigueur dans ces élections.

La troisième alternative propose la refondation de l’État. Elle est représentée par l’Assemblée Sociale et Populaire (ASP) qui souligne la nécessité de mettre en place une Assemblée nationale constituante qui garantisse des processus participatifs de sélection des représentants, la rédaction d’une nouvelle Constitution sur la base des accords de paix ainsi que le respect des droits des peuples mayas et de leurs territoires. Et finalement, cette Assemblée doit jeter les bases d’une transformation du système économique, social et politique. Cela laisserait derrière la pauvreté, l’exclusion, l’exploitation, le racisme et le patriarcat qui a caractérisé le Guatemala au cours des siècles.

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Mobilisation de la population à Totnicapan

Malgré les demandes de reporter les élections et de prendre le temps pour mettre en œuvre les réformes, le TSE n’a pas accepté de postposer les élections générales du 6 septembre. Décision compréhensible dans la logique du respect de la Constitution et des institutions. Mais insuffisante face à l’ampleur de la protestation sociale avec le risque d’affaiblir davantage la situation politique précaire où la corruption est la pointe de l’iceberg. Ainsi et malgré l’opposition croissante, les élections se sont effectuées dans les mêmes conditions que les précédentes, avec les mêmes partis politiques et en permettant également la réélection de députés dont plusieurs ont été identifiés pour corruption.

Ana Vassallo, avec la collaboration de Manolo Garcia (SERJUS)



[1La Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG) a été créée en 2006 par un accord entre le gouvernement guatémaltèque et l’Organisation des Nations Unies. La CICIG est un outil de NNUU pour promouvoir l’Etat de droit dans ses pays membres. La CICIG opère sous législation guatémaltèque.



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