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31 janvier 2018  Actualités

Dossier Haïti

Les radios communautaires, médiatrices sociales des petits paysans

Interview

Ary Régis est le directeur général de Saks (Société d’animation et communication sociale - Sosyete Animasyon ak Kominikasyon Sosyal en créole), un des partenaires haïtiens d’Entraide et Fraternité.

Depuis deux ans à la tête de ce réseau de radios communautaires qui couvre une bonne partie du pays, Ary Régis, récemment de passage à Bruxelles, nous a expliqué la stratégie et les ambitions que son réseau entend déployer grâce à Entraide et Fraternité.

Juste Terre ! : Dans quelles circonstances est née la Saks ?

Ary Régis : Notre groupement vient de fêter ses 25 ans. Il a été créé fin 1992 à l’époque où un coup d’État militaire avait renversé Jean-Bertrand Aristide, qui avait remporté les premières élections démocratiques après la chute de Jean-Claude Duvalier (ndlr : en 1986). À ce moment, clairement, dans un contexte de censure, l’objectif était de mener une résistance politique, d’amener une expression populaire dans les médias.

Des radios pas comme les autres

Les radios communautaires, telles qu’on les trouve à Haïti mais aussi partout dans les pays du sud, n’ont rien à voir avec « notre » paysage radiophonique, essentiellement de type commercial. Selon la définition qu’en fait l’Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC), cette réalité peut se décliner sous les appellations « radio communautaire, radio rurale, radio coopérative, radio participative, radio libre, alternative, populaire, éducative ». Elles appartiennent généralement à des associations, des syndicats, des églises, des universités, des coopératives. Les premières expériences ont eu lieu à la fin des années ‘40 en Bolivie (une radio de mineurs) et en Colombie (une radio catholique) avec pour objectif de toucher des populations délaissées et éloignées et de leur donner des informations pratiques ou essentielles à leur quotidien. À partir de là, ces radios vont se multiplier sur tout le continent sud-américain avec comme idée de s’adresser à un public actif et de proposer des programmes qui contribuent au bien-être de la communauté.

La radio la plus écoutée du pays, une radio catholique, avait été fermée par l’Église sur pression du gouvernement et laissait un grand vide car elle faisait un travail d’éducation citoyenne. Quelques radios communautaires avaient été créées par des organisations paysannes à partir de 1990. La Saks est née de la volonté d’accompagner les organisations paysannes dans la création de leur propre radio, dans l’apport d’une communication, de l’évaluation de leurs besoins, de leurs ressources. Puis, s’est développée l’idée d’un réseau. Au départ, l’idée de réunir ces radios en réseau visait surtout à l’interconnexion, à l’échange de programmes. Mais, depuis deux ans, on a dépassé ce stade pour aller vers une véritable intégration en termes de structure et de travail en commun. Auparavant, la Saks avait des relations individuelles avec chaque radio mais les différentes stations ne se rencontraient que rarement, elles ne travaillaient pas ensemble. Cela les rendait plus vulnérables. Nous fournissons aussi des programmes car toutes les radios n’ont pas la capacité de remplir leur grille même si la plupart n’émettent que quelques heures en fin de journée, moment où les animateurs bénévoles sont disponibles. Dans l’idéal, nous aimerions que les radios puissent salarier une personne pour être présente toute la journée, et ouvrir des tranches horaires le matin, ce que certaines font déjà.

Juste Terre ! : Que représente le réseau en termes de stations et d’auditeurs ?

Ary Régis : Nous avons 43 radios réparties partout dans le pays. On estime qu’elles touchent entre 1,2 et 1,5 million d’habitants sur les 11 millions que compte Haïti. Mais nous n’avons évidemment pas la moindre mesure d’audience. Nous travaillons avec des radios de deux types : nos radios partenaires, qui s’intègrent au réseau et qui en acceptent les exigences, ce sont des radios détenues par des organisations paysannes, qui ont une gestion participative et démocratique et proposent une programmation sociale répondant au besoin de leur communauté ; à côté, nous avons des radios collaboratives, qui appartiennent à des institutions, politiques, religieuses ou syndicales, parfois à des particuliers, et qui répondent à des besoins importants dans des zones où nous n’avons pas de partenaires.

Juste Terre ! : Où en êtes-vous dans le processus d’intégration de ce réseau ?

Ary Régis : Nous en sommes au stade de la construction de ce réseau, selon trois blocs géographiques (Grand-Nord, Grand-Centre, Grand-Sud) qui disposent chacun d’un animateur, à côté de nos réseaux de journalistes communautaires, de formateurs et de techniciens. À ce stade, 15 des 43 radios (5 par bloc) sont intégrées dans la structure du réseau. L’idée est que, chaque année, 7 ou 8 radios reçoivent une formation à l’issue de laquelle elles intègrent le réseau. On fait avec elles un diagnostic communautaire pour établir une programmation spécifique s’intégrant dans un format commun. Il s’agit d’étudier les problèmes de la communauté, le profil des auditeurs potentiels : on ne fera pas les mêmes programmes à destination d’un public de pêcheurs en bord de mer ou de paysans en montagne.

Juste Terre ! : Quelle est l’importance sociale de ces radios ?

Ary Régis : Énorme, car les gens n’ont pas l’électricité et donc pas la télé, tandis qu’ils peuvent écouter la radio sur leur téléphone. Les auditeurs sont des paysans démunis face aux problèmes économiques, juridiques (la question de la terre), aux changements climatiques. Nos émissions répondent donc à leurs questions. C’est tellement vrai qu’il est fréquent que des paysans s’adressent aux radios plutôt qu’à la police ou à la justice pour régler des différends. Ces radios sont des médiatrices sociales. D’ailleurs, nous avons mis en place un système assez particulier de groupes d’écoute : les gens se réunissent pour écouter des émissions, les critiquer, dire si elles correspondent à leurs préoccupations, voir comment les améliorer.

Juste Terre ! : Entre le tremblement de terre de 2010, les inondations, les cyclones (Matthew, Irma…), Haïti n’est pas épargné par les catastrophes naturelles…

Ary Régis : Nous avons un contrat-service avec la Protection civile dont nous relayons les alertes et les informations, les conseils de prévention, les lieux où s’abriter, etc. C’est une des raisons pour lesquelles nous ambitionnons à terme d’obtenir des subventions de l’État et pour lesquelles nous luttons pour la reconnais sance de nos radios communautaires. Elles ne sont pas illégales mais n’ont pas d’existence légale non plus, ce qui les rend vulnérables. Elles sont toujours à la merci d’une fermeture car il existe une tendance à l’intimidation des journalistes un peu trop critiques avec le gouvernement, notamment au travers d’une loi sur la diffamation. Nous nous battons pour que la reconnaissance des radios communautaires soit ajoutée à la loi sur les télécoms.

Juste Terre ! : Quelle est la nature de l’apport d’Entraide et Fraternité à votre organisation ?

Ary Régis : En 2016, suite à l’ouragan Matthew qui a notamment dévasté le pays, Entraide et Fraternité a débloqué une aide d’urgence pour remplacer à très court terme toutes les antennes qui avaient été endommagées ou renversées. Avec son appui, nous posons des panneaux solaires pour permettre aux radios de fonctionner sans électricité et nous produisons des émissions et assumons de la formation (nous avons d’ailleurs le projet de créer un centre de formation).





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