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7 octobre 2019  Actualités

Crise et insurrection en Haïti

Le 2 octobre dernier, une soirée d’information a été organisée à Bruxelles sur la crise actuelle en Haïti, autour de trois représentantes de la société civile haïtienne invitées par la Coordination Europe Haïti (COEH) : Rosy Auguste (Responsable programme du réseau national de défense des droits humains en Haïti), Pascale Solages (Coordinatrice du mouvement féministe Nèges Mawon et membre du collectif citoyen ‘Nou pap domi’) et Colette Lespinasse (représentante en Haïti de la COEH). Intitulée « Les droits humains et la vie digne en Haïti dans un contexte de mobilisation anti-corruption Petro-Caribe », cette rencontre organisée par Broederlijk Delen, Entraide et Fraternité, la Plate-Forme Haïti Belgique et Vlaams Haïti Overleg a permis d’échanger sur la crise actuelle profonde que traverse le pays.

« Les nouvelles ne sont pas bonnes. Les gens en ont marre ». C’est ainsi que Colette Lespinasse a introduit son propos. Depuis le mois de septembre, le pays est dans une « situation d’insurrection généralisée ». Des mobilisations sont observées dans presque toutes les grandes villes de province. « Les gens se mobilisent, mettent des barricades et bloquent le fonctionnement du pays et de l’État. Cela fait trois semaines que le pays est complètement bloqué ». À l’origine de cette insurrection populaire, une énième pénurie de carburants qui a fini d’exaspérer une population appauvrie et en souffrance depuis des décennies, et mobilisée depuis déjà plusieurs mois pour réclamer la démission du président Jovenel Moïse et dénoncer un système politique caduc et corrompu. Les manifestations sont systématiquement et violemment réprimées : plus de 70 personnes y ont été abattues depuis le début de l’année.

Pour en savoir plus sur les origines des mobilisations, consultez l’entretien avec Ricot Jean Pierre (coordinateur de programme à la PAPDA), publié le 17 juin dernier.

Rosy Auguste a dénoncé la « gangstérisation du pays » orchestrée par les autorités politiques elles-mêmes, qui arment des associations de malfaiteurs pour maintenir leur mainmise sur le pays. Le dysfonctionnement profond des institutions publiques où règnent « corruption » et « impunité » a été également minutieusement argumenté et dénoncé : nominations irrégulières des magistrats, passation illégale des marchés publics, démantèlement de l’unité de lutte contre la corruption, ont été parmi les quelques graves exemples cités.

Figure de proue du récent mouvement de contestation des PetroChallengers, Pascale Solages est revenue sur son origine : un tweet demandant « où est passé l’argent de PetroCaribe ? ». Signé en 2008, PetroCaribe est un accord de coopération énergétique conclu entre le Venezuela et une quinzaine de pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, dont Haïti. Avec cet accord, le Venezuela a fourni du pétrole à Haïti à des conditions préférentielles afin de permettre le financement de programmes sociaux et de développement. [1]

Ainsi, dix ans après le démarrage du programme, le mouvement des PetroChallengers a réclamé la reddition des comptes pour connaître l’usage de ces fonds, dénonçant un détournement à grande échelle. Des sit-in ont été organisés, de grandes manifestations ont eu lieu à Port-au-Prince, dans tout le pays et partout où la diaspora s’est emparée de la revendication (Canada, États-Unis, Europe). Avec cette pression citoyenne, la Cour des Comptes s’est trouvée contrainte de publier les résultats de ses enquêtes. Ses conclusions intermédiaires publiées en février dernier mettaient en évidence le détournement de 4,2 milliards de dollars américains de fonds du programme PetroCaribe, organisé au plus haut niveau du pouvoir (à ce jour, l’usage de 25% du fonds reste encore inconnu). Plusieurs présidents, y compris l’actuel, y étaient mis en cause. Ainsi, sur fond d’une situation sociale et économique catastrophique, d’une pauvreté extrême et d’une inflation galopante, le mouvement des Petro-Challengers a été rejoint par une très grande partie de la société civile et des mouvements sociaux, tous unis derrière l’appel à la démission et la tenue d’un procès pour Jovenel Moïse. « Cette mobilisation est le résultat d’une prise de conscience de la population sur le budget national : A quoi ça sert ? D’où vient l’argent ? À quoi servent les taxes ? Les gens découvrent la profondeur de la corruption, et deviennent vigilants » explique Colette Lespinasse.

On l’aura compris grâce à ces militantes des droits humains : la crise actuelle s’inscrit dans un chaos politique, social et économique structurel profond. « La corruption est institutionnalisée en Haïti. Tous les services sont gangrenés. Les services publics n’existent pas et les institutions sont affaiblies » déclare Rosy Auguste, et de préciser que « cela ne vient pas que de l’État, mais aussi de certains acteurs complices dans le secteur privé et les institutions internationales ». Aussi, en plus de la tenue d’un procès pour le président, la société civile réclame une conférence nationale pour enclencher un processus de réformes des institutions et des mécanismes de gouvernance du pays, et qui aurait pour mot d’ordre : lutte contre l’impunité et la corruption !

Propos recueillis par Flora Soyez
Responsable campagnes

Entraide et Fraternité se tient aux côtés de ses partenaires haïtiens et de toute la société civile haïtienne dans son combat et ses revendications.

Pour en savoir plus
• Article de Frédéric Thomas (CETRI) sur la situation haïtienne : https://www.cetri.be/Haiti-une-bombe-a-retardement
• Message de la Conférence épiscopale d’Haïti du 27 septembre 2019



[1Actuellement, le pays ne reçoit plus de pétrole du Venezuela et doit s’apprivoiser sur le marché mondial



Tags : PAPDA Haïti

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