Léopold II « entreprenant » et « stratège » : le CEB de 1926 ou de 2026 ?
Le contenu du volet histoire du CEB de 2026 suscite des interrogations sur la transmission des stéréotypes coloniaux, alors que le travail de mémoire reste essentiel.
Le contenu du volet histoire du CEB de 2026 suscite des interrogations sur la transmission des stéréotypes coloniaux, alors que le travail de mémoire reste essentiel.
Ce 30 juin, la RD Congo a fêté les soixante-six ans de son indépendance. Six ans après que le Roi a exprimé de « profonds regrets » pour les blessures de la colonisation, une question figurant dans le livret 5 consacré à la Formation historique et géographique du CEB de l’année 2026 résume la colonisation du Congo sous ce titre : « Léopold II, un roi entreprenant et un fin stratège ».
Les mots sont choisis pour l’homme qui fit d’un territoire grand comme quatre-vingts fois la Belgique sa propriété privée, et d’un système de quotas de caoutchouc, de travail forcé et de mains tranchées, la source de sa fortune personnelle. Le document explique ensuite que « de tout temps, les pays les plus forts et les plus développés se sont emparés » de territoires « où vivent des peuples alors considérés comme inférieurs (…) incapables de se défendre ». La conquête y devient une loi tranquille de l’histoire : aucune victime n’a de nom, aucune résistance n’est évoquée, et surtout le texte ne contredit jamais le regard colonial et le racisme qu’il relaie sans recul ni mise en contexte. Pire : dans le livret, on demandait aux élèves pourquoi ce document ne convenait pas à une recherche sur les Amériques. La réponse attendue ? Le mauvais continent, le mauvais siècle, mais aucune trace du mépris du propos. L’objectif affiché était de vérifier que les enfants pouvaient, au terme de leur scolarité primaire, corriger une date, un lieu, pas reconnaître ce qu’un texte fait quand il dit d’êtres humains qu’ils sont « inférieurs, moins organisés » ou encore « incapables de se défendre ».
Ce n’est pas de l’histoire, c’est un stéréotype reconduit sans examen. Manquent, pêle-mêle, le travail forcé, la chicotte, les mains coupées que la Force publique rapportait pour justifier ses cartouches, l’effondrement démographique, le pillage de l’ivoire, du caoutchouc, de restes humains et d’objets qui dorment encore dans nos musées, les communautés disloquées.
Le travail de mémoire : un outil de prévention
Dans nos formations et nos activités avec nos partenaires d’Afrique centrale, nous estimons au contraire que le travail de mémoire peut être un outil de prévention des conflits et de cette déshumanisation de l’« autre ». Mener un travail de mémoire sur le passé colonial belge, déconstruire les stéréotypes plutôt que les transmettre, c’est précisément ce qui rend possible la réconciliation et le vivre ensemble entre des citoyen·nes qui portent, de part et d’autre, cette histoire. Ce document fait l’inverse : il lègue à une génération d’enfants, nés en 2014 en Belgique francophone, un récit non déconstruit et avec lui une blessure intacte.
L’Etat belge, lui, n’a toujours pas tranché. La commission parlementaire sur le passé colonial, après deux ans et demi de travaux et l’audition de centaines de témoins, d’organisations de la société civile ou encore des diasporas s’est achevée en décembre 2022 sur un échec, faute d’accord sur de simples excuses. Ce sont ces non-dits que nous continuons avec d’autres à épingler.
Dans la logique néocoloniale
Nous pensons qu’une logique néocoloniale est toujours à l’œuvre. Extraire vite, à bas coût, loin des regards : c’est ce qui structure encore l’exploitation des minerais dans l’Est de la RDC, du cobalt et du cuivre au Katanga, les relations entre les Etats de la région des Grands Lacs sur l’industrie extractive et les corridors miniers qui rouvrent vers l’Atlantique, et vers l’Occident. Allons-nous raconter à nos enfants une version héroïque de cette histoire, quand elle a inauguré un processus de prédation des ressources naturelles qui n’a jamais cessé ? Demander vérité et justice, ce n’est pas régler des comptes avec les morts. C’est décider de ce que sera, maintenant, notre relation avec les anciennes colonies belges, leurs citoyen·nes et leurs diasporas installées en Belgique et leurs descendant·es.
Alors, s’il vous plaît, qu’on ne nous oppose pas l’argument éculé qui nous indique de ne pas « juger le passé avec les lunettes du présent ». Les contemporains de Léopold II le jugeaient déjà : le diplomate Roger Casement, le journaliste et homme politique Edmund Morel, l’écrivain Mark Twain dénonçaient en leur temps les exactions commises par le roi et son État indépendant du Congo. Nous ne voulons pas culpabiliser des enfants, nous demandons a minima de leur apprendre l’analyse critique, et de ne pas leur faire valider un texte qui défend la colonisation pourvu qu’il soit correctement daté et situé.
Pas de réconciliation sans vérité, pas de paix sans justice. Mais ni l’une ni l’autre sans une école qui accepte d’enseigner ce qui fut. Nommer la violence d’hier ne fragilise pas des enfants de douze ans : c’est leur supposer la maturité de porter cette histoire mieux que nous. On leur doit les mots pour dire ce qui s’est passé. C’est le minimum pour qu’ils construisent ce que nous n’avons pas su bâtir.
Paru dans Le Soir.





