Un homme parle devant un public hors champs
photo : Hannah Moens

Décodage — En Haïti, la résistance passe par la terre 

Interview
# jt228

Frédéric Thomas, chargé d’étude au Centre tricontinental (CETRI), s’est rendu en Haïti en mai 2025 afin de rencontrer les partenaires d’Entraide et Fraternité et mener une étude sur l’accès à la terre. Eloïse Tuerlinckx, chargée de plaidoyer à Entraide et Fraternité, s’est entretenue avec lui sur son voyage.

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Eloïse Tuerlinckx : On sait que Port-au-Prince est aux mains de gangs armés. Qu’en est-il dans les campagnes et les autres villes ? 

Frédéric Thomas : La situation est un peu paradoxale : Port-au-Prince, la capitale, hante les pensées des habitants et habitantes, mais dans les campagnes, la situation reste relativement sûre. La violence dans la capitale a toutefois un impact direct : partout où je suis allé, j’ai rencontré des personnes déplacées venues de Port-au-Prince, mais aussi des Haïtiens et Haïtiennes expulsés de force de République dominicaine.1Depuis début 2025, le gouvernement dominicain a durci sa politique migratoire et a rapatrié de force plus de 220.000 Haïtiens et Haïtiennes. 

Une crainte forte concerne l’extension vers le reste du pays des bandes armées. Toutefois, si des bandes armées locales sont présentes dans certaines zones comme à Cap Haïtien, deuxième ville du pays, elles n’ont, du moins pour l’instant, ni l’ampleur ni le pouvoir de celles de la capitale. Les déplacements dans les villes et villages restent sûrs. 

Vous avez rencontré les associations partenaires d’Entraide et Fraternité. Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a marqué ? 

Ce qui me marque en Haïti, c’est le niveau d’auto-organisation. De l’extérieur, on a l’impression que c’est un pays où rien n’est possible, que la population y est simplement victime. Sur place, on voit que les gens s’auto-organisent et trouvent des solutions pour répondre à leurs besoins essentiels : aller à l’école, se nourrir, se soigner. 

La SOFA et sa ferme-école illustrent bien cette énergie : alors que l’État et les services publics sont absents, les gens continuent à cultiver et à aller de l’avant. Si le pays ne s’est pas encore effondré, c’est vraiment grâce à sa population. 

Dans cette situation, quel rôle jouent les projets de nos associations partenaires ? 

La stratégie d’Entraide et Fraternité me semble très pertinente : mettre l’accent sur l’accès à la terre. Celle-ci est souvent accaparée et convoitée par de grands propriétaires terriens, des politiciens et des hommes d’affaires. Or, la terre est un verrou pour toute solution. 

La priorité, c’est donc de sécuriser cet accès, ce qui demande à la fois un travail de plaidoyer et un travail productif pour montrer qu’il existe des possibilités, comme l’agroécologie, pour nourrir la population. 

Les partenaires d’Entraide et Fraternité remplissent cette mission, et vont même plus loin en renforçant les communautés locales via la création de coopératives. 

Vous avez réalisé une étude sur l’accès à la terre dans le nord d’Haïti. Pouvez-vous nous dresser les principaux constats ? 

Ce qui ressort avant tout des témoignages que j’ai pu recueillir sur place, c’est que l’accès à la terre constitue aujourd’hui le principal enjeu pour les populations paysannes. Celles-ci sont régulièrement victimes d’accaparement de leurs terres, et les autorités censées réguler ces situations sont défaillantes, voire complices. Ce manque d’accès touche l’ensemble de la population rurale, mais affecte particulièrement les femmes, pour lesquelles l’accès est plus précaire et la possession moins sécurisée. 

On observe aussi, en parallèle, une soif de terre très puissante. Contrairement à ce que disent les discours dominants, la paysannerie haïtienne est très dynamique. Haïti est le pays des Caraïbes où la population rurale est la plus importante, et elle n’a pas renoncé à son projet de cultiver. Avoir un lopin de terre, c’est synonyme d’indépendance, d’autonomie et de sécurité alimentaire. 

Enfin, un troisième constat essentiel est que les terres doivent être destinées à des projets agroécologiques qui nourrissent la population, et non à des méga-projets agricoles (et industriels) tournés vers l’exportation, aujourd’hui favorisés par la classe gouvernante et qui enferment Haïti dans une logique de dépendance. Cela suppose de renforcer le plaidoyer des organisations paysannes, car l’accès à la terre ne relève pas seulement de luttes locales, mais aussi d’une transformation et d’une application des politiques. Une réforme agraire existe d’ailleurs dans la Constitution, mais n’est pas appliquée. 

Le thème de la campagne de Carême cette année est la résistance. Qu’est-ce que ce mot vous évoque, notamment en lien avec le contexte haïtien ? 

Haïti est un haut-lieu de résistance : c’était la première république moderne noire indépendante, le seul pays à avoir réussi une révolution d’esclaves et à renverser l’esclavagisme et le colonialisme. 

Aujourd’hui, la résistance renvoie à des enjeux qui dépassent le cadre haïtien. Elle touche à la souveraineté populaire face à des gouvernements qui agissent pour leur propre compte ou se sentent plus redevables envers des acteurs internationaux qu’envers leur population. 

En Belgique aussi, nous sommes confrontés à des réformes ultra-libérales qui cassent notre modèle social. Cela pose des questions essentielles : quel type de société voulons-nous ? comment organiser le vivre-ensemble ? quelle place donner aux organisations de la société civile ? 

Enfin, quel message positif, d’espoir ou de résistance, souhaitez-vous transmettre ? 

Malgré les crises et les catastrophes naturelles répétées, il y a un peuple qui s’organise, qui se mobilise, et fait des choses qui fonctionnent ! 

Il faut changer notre regard : ne pas voir Haïti comme un pays maudit et les Haïtiens et Haïtiennes comme des victimes, mais comme des hommes et des femmes qui s’organisent, luttent, produisent, cultivent et travaillent. Ce sont elles et eux le principal espoir du pays. 

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    Depuis début 2025, le gouvernement dominicain a durci sa politique migratoire et a rapatrié de force plus de 220.000 Haïtiens et Haïtiennes.