Deux personnes souriantes dans une église. Derrière eux d'autres personnes en train de chercher une place. A l'arrière plan un orgue

Quand les voix paysannes d’Haïti résonnent dans une église liégeoise

Une soirée de solidarité et de résistance à Flémalle
# Echo des activités # Micherline Islanda Aduel
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Micherline Islanda Aduel, représentante dumouvement Tet Kole Ti Peyizan Ayisyen était l’invitée d’Entraide et Fraternité pour une soirée marquante à l’Église Saint Étienne des Awirs à Flémalle.

L’abbé Honoré Babaka Ba Nzau a réuni la communauté pour une soirée d’information et de solidarité. Clara Gatugu, coordinatrice d’Entraide et fraternité dans la province de Liège, qui animait la soirée, a ouvert la rencontre en rappelant les trois missions fondamentales d’EF (le soutien à des partenariats structurels dans le sud, la sensibilisation aux injustices structurelles et le plaidoyer pour changer les mécanismes d’oppression), avant de lancer un appel vibrant : « ne pas hésiter à brandir fièrement les valeurs de la solidarité ».

Haïti : une dette qui n’était pas la nôtre

Islanda, représentante du mouvement paysan Tet Kole Ti Peyizan Ayisyen, a pris la parole ensuite avec force et conviction. Après avoir remercié chaleureusement l’assistance, l’église et EF « pour faire communauté contre la pauvreté », elle a tenu à replacer Haïti dans son contexte historique, souvent méconnu ou mal compris.

Un rappel essentiel : Haïti est la première nation née d’une révolte d’esclaves, qui a arraché son indépendance en 1804. Mais cette liberté a eu un prix littéralement imposé. La France a exigé le paiement d’une dette colossale en échange de la reconnaissance de cette indépendance. Islanda a fermement déclaré sans détours : ce n’est pas un emprunt, c’est une rançon. « Nous n’avons pas emprunté cet argent », martèle-t-elle. Une rançon qui a durablement appauvri le pays et dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.

Tet Kole : une organisation de combat née des champs

« Tet Kole, c’est ma vie, mon héritage », déclare cette jeune femme passionnée de 34 ans avec une fierté contagieuse. Le mouvement est né dans les années 1980, à l’initiative de deux prêtres travaillant aux côtés des paysans. Le 23 juillet 1987,  une tragédie a endeuillé les paysan·nes haïtien·nes lorsque 139 membres de l’organisation Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen qui réclamaient leurs terres ont été assassiné par des militaires et des grands propriétaires terriens. Au jour d ‘ aujourd’hui, justice n’a jamais été rendue.

Depuis, le mouvement est devenu une organisation combative et revendicative, engagée dans le plaidoyer pour une réforme agraire profonde.

Avec 40 000 membres répartis dans les 10 départements d’Haïti, Tet Kole s’appuie sur un pilier central : la formation. Et si l’expression « petits paysans » peut sembler condescendante et péjorative, Islanda la revendique pleinement : « C’est une fierté, car cela s’inscrit dans une lutte des classes. »

Les activités sont multiples et concrètes : des activités génératrices de revenus, des formations agricoles pratiques, des mutuelles de solidarité et l’organisation de travail communautaire collectif — le kombit, la production de semences biologiques redistribuées aux membres et le Pase Kado, c’est-à-dire la redistribution de chèvres entre familles paysannes.

Les femmes, piliers invisibles de la résistance

L’autonomisation des femmes est au cœur du projet de Tet Kole. Elles ont moins accès à la propriété foncière, sont exclues des crédits agricoles : les obstacles sont structurels. Pourtant, quand elles accèdent à des rôles de leadership au sein de leur communauté, c’est toute la communauté qui en bénéficie car elles investissent prioritairement dans l’éducation de leurs enfants.

Beaucoup de femmes de Tet Kole ne savent en effet  ni lire ni écrire. Mais la formation de leurs enfants reste une priorité absolue. Le mouvement a trouvé une parade ingénieuse : ce sont les enfants scolarisés qui lisent les brochuresde formation à leurs parents, devenant ainsi des passeurs de savoir au sein même des foyers.

L’éducation populaire comme méthode de transformation

La méthodologie de Tet Kole est ancrée dans la tradition de l’éducation populaire, avec le triptyque voir – juger – agir pour sensibiliser et mobiliser les membres. Une approche qui fait ses preuves depuis des décennies dans les mouvements sociaux.

Le public de Flémalle, visiblement touché, n’a pas manqué de réagir : des questions ont fusé — sur l’étonnement face aux outils agricoles encore rudimentaires utilisés, sur le rôle des femmes dans l’agriculture haïtienne, la place des hommes dans le mouvement (épaulent-ils les femmes ?), les cultures locales promues etc . La salle a applaudi chaleureusement à l’issue de la présentation.

Un pays qu’on a appauvri, des peuples en résistance

En conclusion, Islanda a livré un message d’une grande clarté : « J’espère que vous avez compris qu’Haïti est un pays qu’on a appauvri, mais que ces populations paysannes sont en résistance. Notre revendication principale, c’est l’accès à la terre. »

Clara a clos la soirée sur une note tout aussi forte : la simple présence à cette soirée d’information est déjà un acte de résistance de notre part ici à Flémalles. Elle a demandé que les informations soient partagées.  Une façon de rappeler que la solidarité ne commence pas dans les grandes déclarations, mais dans le choix, un soir de semaine, de venir écouter et comprendre.

Entraide et Fraternité organise régulièrement des soirées de ce type pour tisser des liens concrets entre les communautés belges et les partenaires du Sud qu’elle soutient.