Ensemble, on construit durablement
Au Sankuru, l’association du diocèse Solidarité Sainte Marie Tshumbe travaille avec les familles rurales afin de renforcer durablement leur sécurité alimentaire. Rencontre avec son coordinateur, l’Abbé Jean-Pierre Ekombo Tambwe, et les ingénieurs agronomes Bazile Yangala Kasongo et Marie Nsena Dimandja sur les réalités de cette province enclavée et l’immense force du travail collectif.
Le Sankuru est très enclavé : quels sont les principaux défis ?
Abbé Jean-Pierre : Le Sankuru est immense – trois fois la Belgique – mais n’a aucun centimètre d’asphalte ! Les pistes deviennent des bourbiers dès qu’il pleut : il faut huit heures pour parcourir à peine 150 kilomètres. La province compte plusieurs rivières, mais elles sont trop étroites et sinueuses pour les bateaux de marchandises. Quant aux deux aérodromes, très éloignés des villages, les billets sont les plus chers du pays.
Cet isolement asphyxie l’économie : tout coûte plus cher qu’ailleurs, des intrants agricoles au sac de ciment, vendu 45 dollars ici contre 10 à Kinshasa.
Pourquoi l’Église s’engage-t-elle dans des projets de développement ?
Abbé J-P : L’encyclique Populorum Progressio rappelle que le vrai développement concerne « tout homme et tout l’homme ». Il ne faut pas seulement nourrir l’esprit, mais aussi le corps.
Au Sankuru, il n’y a pas de structure étatique qui accompagne de manière régulière le développement de la population. Sans notre présence, il n’y aurait presque rien : la majorité des écoles et des hôpitaux de la province ont été créés par l’Église. Les rares initiatives de l’État pour l’agriculture, comme l’envoi d’un ou deux tracteurs sans équipements, restent dérisoires face à l’immensité du territoire.
Mais notre objectif n’est pas de distribuer de l’aide : nous accompagnons les communautés pour qu’elles bâtissent leur propre autonomie.
Le cœur de votre projet repose sur les groupements solidaires. Pourquoi ce choix ?
Abbé J-P : Ensemble, on construit durablement ! Le groupement permet d’unir les forces pour que personne ne soit laissé de côté. Par exemple, quand des femmes nous disent qu’elles n’ont plus la force de cultiver, nous cherchons avec elles une autre manière de participer, pour que chacune trouve sa place.
Ces groupements redonnent de la dignité. En mettant leurs revenus agricoles en commun, des membres ont pu construire des maisons en dur ou acheter une moto. Une maman me disait en larmes devant son premier matelas : « Je veux qu’à ma mort, on étale mon corps dessus pour que tout le monde voie que je dormais sur un matelas. » Notre plus grande fierté, c’est cette joie de se sentir enfin considéré dans sa communauté.
Quelle est la place des femmes au sein de ces groupements ?
Marie : Elles y sont nombreuses car ce sont elles qui travaillent majoritairement la terre.
Pour gérer leurs activités et renforcer leur autonomie, l’alphabétisation est un levier essentiel pour les femmes. Une maman me confiait : « Vous n’imaginez pas ma joie : je peux enfin lire les documents sans l’aide de mes enfants ! »
Aujourd’hui, fortes de ces compétences, les femmes gèrent de nombreux groupements. Mais les préjugés persistent. Nous continuons donc à faire évoluer les mentalités. Au sein même de notre équipe, nous donnons l’exemple avec des femmes ingénieures ou chargées de programme.
Pourquoi est-ce essentiel de développer la transformation des produits ?
Bazile : Sans transformation, les récoltes pourrissent vite. Transformer permet de conserver les aliments pour subvenir aux besoins durant la période de soudure, quand la terre ne produit plus.
Nous sommes fiers car nous avançons bien : le piment est séché et le manioc est transformé en farine pour faire du pain. Nous expérimentons la fabrication de lait d’arachide pour pallier l’absence totale de lait dans la région.
Quel est l’impact du changement climatique sur la sécurité alimentaire ?
Bazile : Cette année, une sécheresse intense a fait chuter la récolte de riz, l’aliment de base. Les prix ont explosé, la tasse bondissant de 800 à 1 600 francs congolais, plongeant de nombreuses familles dans la faim.
Face à cela, nous sensibilisons au retour de cultures traditionnelles comme le sorgho ou le millet. Délaissées depuis la colonisation, ces céréales sont pourtant très nutritives et résistantes au climat. Les revaloriser évite la dépendance à une seule récolte et garantit la sécurité alimentaire.
Quel message souhaiteriez-vous adresser à nos lectrices et lecteurs ?
Abbé J-P : Le Sankuru a longtemps été le grenier du Congo. Mais depuis Lumumba et malgré la présence de figures locales au gouvernement central, notre région a été délaissée.
Les valeurs d’entraide et de fraternité sont exactement ce dont nous avons besoin et ce que nos groupements font vivre. À travers votre soutien, vous bâtissez des ponts fraternels pour refaire du Sankuru un petit paradis.





